Vendredi 18 Mai 2012

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Dimanche, 12 Février 2012 15:53

Sherlock Holmes 2 : Jeu d'ombres - Guy Ritchie

Écrit par  Louis Blanchot
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Après Les Aventures de Tintin et Mission impossible : Protocole fantôme, la réussite de Sherlock Holmes 2 : Jeu d'ombres confirme l'éclatante santé d'un cinéma d'action plus que jamais en phase avec la drôle d'époque dont il est le témoin. De film en film, celui-ci remplit en effet son rôle avec une cohérence étonnante : mettre en scène les rapports que les corps de nos héros peuvent entretenir avec le monde tel qu'il est reconfiguré et se reconfigure via les nouvelles technologies. Depuis que Matrix et ses lignes de codes ont envahi Hollywood pour se substituer aux artifices ingénieux mais limités que la réalité physique offrait au genre (cascades, maquettes, trompe-l'oeil, explosifs, etc.), le cinéma d'action semble obsédé par une question : que faire donc de ces corps avec lesquels il semble aujourd'hui possible, spécifiquement, de tout faire ?


À cette interrogation 2011 avait offert deux propositions logiques autant que paradoxales. Par l'intermédiaire de Spielberg d'abord, dont le programme était relativement clair : ne pas se poser de question, jouer et jouir de la possibilité de manipuler des personnages que rien ne peut faire plier dans un monde réduit à ses uniques mais prodigieusement nouvelles possibilités ludiques (être arpenté de toutes les façons, par le sol, les airs ou les mers, être utilisable à loisirs, être destructible sans conséquence, etc.). De la part d'un homme ayant transformé les plages en vecteur de cauchemars à l'aide d'un simple requin mécanique tombant toujours en panne, ce choix de la pureté transparente peut décevoir quelque peu, d'autant que Brad Bird, au parcours pourtant opposé à celui de Spielberg (ancien résident de Pixar, il a su prouver que les rêves d'enfants peuvent être encodés par des ordinateurs), sut de son côté se saisir de la question avec tact et intelligence. Sans abandonner du terrain sur la course au plaisir impliquée par le genre, Protocole fantôme exposait avec beaucoup de clarté ses hypothèses sur le devenir du héros d'action, ballotant le corps de Tom Cruise dans un torrent d'action à météo variable, oscillant avec une légèreté bienvenue entre les deux pôles magnétiques du cinéma d'action : un désir d'ivresse figurative proche de l'abstraction (extase de la mission déroulant sa mécanique parfaite) et une attention soutenue sur le contrechamp physique des ces prouesses (étonnement toujours renouvelé devant les stigmates de ces corps mi-bulldozer mi-punching ball). Le film de Guy Ritchie ajoute un élément de plus à cette cartographie déjà jubilatoire, avec un héros-détective capable dans le feu de l'action à la fois de tout comprendre et de tout prévoir. Comme Spielberg amenant la curiosité de Tintin vers des sommets de folie, comme Bird mettant à l'épreuve ad nauseum l'efficacité et le professionnalisme d'Ethan Hunt (tout déconnait dans Protocole fantôme, sauf lui), Guy Ritchie et ses scénaristes ne garderont du personnage de Sherlock Holmes que son trait le plus structurant : sa logique inductive transformée en compulsion – « Je vois tout. Voilà mon fléau Â», croit-il ainsi bon de préciser vers la fin du film. Comment surprendre celui qui sait déjà tout à l'avance ?

 

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C'est la question que se pose forcément le professeur Moriarty (Jared Harris, regard torve et barbe méticuleusement entretenue), célèbre Némésis de Sherlock Holmes (Robert Downey Jr.) dont le détective a appris l'existence par la bouche du serial-killer gourou du film précédent. Car foncièrement, rien n'a vraiment changé d'un épisode à l'autre, et on retrouve donc dans le désordre : un canevas victorien mâtiné d'ambiance steampunk, une modernisation de l'univers de Conan Doyle filtrée par la rhétorique de l'action movie, une ambiguïté crypto-gay entre Holmes et Watson (Jude Law, moustache et claudication de circonstance) poussée ici à son paroxysme, enfin une intrigue nébuleuse tissant sa toile autour d'un réseau tendu de meurtres inexpliqués. Sauf que la situation se fait plus inquiète, plus pressante que précédemment, l'ambiance d'apocalypse mystique germe maintenant sur les terres plus réalistes de la magouille financière, avançant à tâtons, tapie dans l'ombre d'un complot politique déguisé en revendications anarchisantes. Nous ne sommes pas encore tout à fait à la veille de la Première Guerre Mondiale, mais on y arrive, et Moriarty compte bien profiter de la manne économique inespérée que représenterait une guerre industrielle. Le jeu de marionnettes explicite donc peu à peu son objectif : s'en foutre plein les poches sur le dos d'un conflit européen devenu inévitable. Mais pas de pression pour Holmes, car seul importe pour lui de résoudre l'équation avant le mathématicien du génie qui lui est opposé, car si le détective a trouvé ennemie à sa mesure, c'est moins en tant qu'incarnation définitive du mal (une variation universitaire et germanophile du Joker de Nolan), qu'en tant que force de machination égalant la puissance de résolution du détective. Holmes n'est pas le héros-patriote joliment anachronique de Nolan, il est le héros-logiciel d'aujourd'hui, celui qui résout les problèmes par maniaquerie plus que par idéaux. Ainsi nul face à face moralisant pour conclure Jeux d'ombres, mais une simple partie d'échecs. Devant une menace de conflit de toute façon inévitable à moyen terme, seule compte pour Holmes l'équation à résoudre : automate configurer pour enquêter et rien d'autre.

 

L'intérêt du film naît d'ailleurs de cette tension entre deux élans contradictoires. D'un côté un récit saturé qui empile les cafouillages, de l'autre un personnage traversant ce brouillard narratif avec une vitesse déconcertante. Très rapidement d'ailleurs, on ne sait ainsi plus très bien après quoi on court, et dans cette perspective le film semble souvent s'élever dans le récit sans avoir véritablement de prises sur lui, donnant le sentiment d'avancer aléatoirement dans une enquête qui, comme par miracle, s'éclaircira à trente minutes de la fin pour faire converger in extremis tous ses enjeux. Mais à défaut de comprendre où il va, le film est certain de savoir qui il faut suivre : caler dans le sillage du résident de Baker Street, Jeu d'ombres avale tout sur son passage, enivrer de sa facilité à avancer sans rencontrer aucune résistance, ingurgitant sa trame cafouilleuse pour la recracher à toute vitesse, sans aucune logique structurelle, avec une horizontalité qui semble être devenu l'idéal topographique du cinéma d'action contemporain (Tintin et Protocole fantôme carburaient à la même dynamique). Néanmoins le film n'arrive malheureusement jamais à se hausser au niveau du génie de son personnage, faute de réussir à façonner une forme adéquate au logiciel intellectuel du détective (on se prend à rêver de ce que les Wachowsky, Fincher ou Shyamalan pourraient faire, chacun à leur façon, de ces délégations de mise en scène à l'esprit du personnage, de ces prévisions inductives amorçant chaque baston, ou de ces potentialités de récit qui s'emboitent et s'annulent). Reste que ce manque d'ampleur propre à la mise en scène musclée mais sans grâce de Richie est ce qui permet à Jeu d'ombres de s'attirer d'autres plaisirs, principalement celui d'une ivresse expéditive et sans conséquence, faisant son effet ça et là, sporadiquement, comme par hasard, dans ce plaisir malin que le film prend à suivre son guide tout en ne faisant jamais corps avec lui, préférant être à la traîne que de risquer de se tromper de chemin. Cet enthousiasme à observer plus fort que soi s'incarne par exemple dans cette étrange manière qu'à le détective d'être tout au long du film au coeur de l'action tout en donnant l'impression de n'y être jamais vraiment, l'esprit déjà plongé vers le problème suivant. Toujours occupé à en disséquer la mécanique, Holmes ne vit pas l'action, mais semble plutôt en subir l'impérieuse logique – une logique d'autant plus fataliste qu'elle est prévisible, anticipée, déjà digérée par son mode de pensée.

 

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S'il est peut-être inutile de remercier avec trop d'insistance Richie pour avoir mis son esbroufe en veilleuse (d'autant que la scène de la forêt n'est pas un modèle de sobriété), il faut par contre souligner ce que le film doit à son interprète Robert Downey Jr., qui offre à cette réactualisation de Sherlock Holmes son cabotinage angoissé et excentrique. Jamais loin des pantomimes un peu trop cannibales de Johnny Depp dans la saga Pirates des Caraïbes, le Sherlock Holmes de Downey Jr. cultive pourtant un équilibre admirable, une fine manière de jouer l'extravagance par la pudeur, l'outrance par la discrétion, le tout avec une émouvante grâce de clown légèrement boiteux : virtuose mais comme toujours flanqué d'une pointe de côté. Il suffit d'observer à quel point son jeu se distingue subtilement de son Tony Starck pourtant fortement apparenté (une matière grise surdouée à l'égo surgonflé) pour mesurer la richesse du one man show jouisseur mais inquiet proposé par l'acteur, fuyant avec flegme le nombrilisme qui lui pendait au nez, et ne semblant jamais plus heureux dans l'action que lorsqu'il est à deux doigts d'y disparaître (dans Jeu d'ombres, Holmes se cache, se déguise, s'évapore et meurt un nombre incalculable de fois). Dans ses meilleures moments le film exploite à plein régime les interactions qui s'exercent entre cette figure et son environnement : voir cette scène de train complètement folle où, déguisé en femme, Holmes anticipe un à un chacun des évènements de la séquence avec une aisance qui paraît toujours le surprendre. La vigueur roborative du personnage ne s'épanouit jamais aussi bien que dans cet entre-deux de pantin-prophète, dans cette manière de vivre, blasé mais jamais rassasié, une aventure qu'il doit suivre comme une ombre au risque de ne jamais voir la lumière, le condamnant même, in fine, à se fondre littéralement dans le décor (drolatique écho au trompe-l'oeil high tech de Protocole fantôme).

 

Et c'est dans cette perspective qu'il faut envisager la belle relation qu'il entretient avec son acolyte Watson qui, nouvellement marié, décide de lâcher Holmes et ses enquêtes farfelues, l'abandonnant seul à ses contrariétés cryptographiques. Pour peu qu'on en relativise le côté queer assez drôle mais un peu lourdingue, cette relation n'est pas sans rappeler celle décrite par Eastwood dans J. Edgar, une relation qui n'était pas tant une affinité amoureuse impossible qu'une complicité ne pouvant se vivre que sur le terrain du travail. Et on pourrait d'ailleurs avancer, inversement, que Holmes ne trouve stimulation à ses aventures qu'à travers cette complicité ambigüe : sans l'intermédiaire de Watson, difficile en effet pour le détective de dépasser le stade du simulacre. N'est-ce pas lui qui, dans l'oeuvre de Conan Doyle, se fait finalement l'unique narrateur de ses aventures ? Et n'est-ce pas lui qui, dans le film de Ritchie, le sort de son ermitage à Baker Street ? Bien évidemment, le film ne cultive pas jusqu'au bout cette dépendance, et cette ambiguïté sert moins à problématiser le personnage qu'à façonner un généreux levier comique pour le récit. Un rééquilibrage sur la question aurait été d'autant plus pertinent que le surenchère d'action à laquelle doit se confronter Holmes ne sied pas toujours à la personnalité périphérique du détective, toujours plus à l'aise lorsqu'il travaille à la résolution d'une enquête par la tangente. C'est que l'aventure proposée par les scénaristes de Jeux d'ombres est souvent une aventure à contre-emploi pour son personnage. Soumis à la logique d'un cinéma d'action qui aujourd'hui ne se prive plus de rien, le film nécessite un corps à maltraiter directement, tant et si bien que Holmes paraît souvent subir l'action par nécessité. Au lieu de lui opposer la moindre entrave, il en épouse la courbe aussi prévisible qu'inéluctable : corps meurtri mais invincible, suractif et surpuissant certes, mais voué à une éternelle dissolution dans le feu de l'action.

 

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On peut se plaindre à raison de cette inconséquence de l'action movie, où seule compte la résistance presque comique de ces corps à une tempête d'artifices (exemplairement, la scène de débandade dans la forêt), mais on peut aussi se réjouir de ce que le genre trouve enfin le moyen d'incarner une certaine malédiction du héros d'action contemporain : s'effacer derrière la virtuosité digitale tout en demeurant le dernier vestige des douleurs subits, être condamné à exister uniquement par sa manière de porter les stigmates d'une action qui ne le concerne plus. Les combats réduits à un duel de calculs mentaux ne sont que le commentaire anachronique de ces affrontements de corps aujourd'hui tiraillés entre la légèreté du pixel et la  compacité du réel. Il y a ceux prêt à se fondre sans retour dans le premier (Tintin, oreilles bouchées et tête dans le guidon) et ceux encore au rendez-vous pour attester du second (Ethan Hunt dans Protocole fantôme, toujours opérationnel). Alors oui, mille fois oui, il faut faire l'éloge de ces corps qui courbent l'échine tout en bombant le torse, sauvent le monde au risque d'y disparaître, protègent la veuve et l'orphelin sans jouir du bonheur familial. Mais cette jubilation éternelle devant ces figures de l'héroïsme occidental ne doit pas empêcher de soulever une question essentielle : de quel monde sont-ils le témoin ces héros mécaniques simplement mues par la satisfaction du travail bien fait, sans jugement de valeurs et dénués d'idéologie préconçue, plus proches en somme du programme informatique que de l'humain ? Dans un dernier accès de lucidité, l'ennemi juré du détective britannique esquisse un élément de réponse : tout ceci ne sert à rien, nos héros ne sont plus que des ombres-automates retardant l'échéance, ne permettant à l'humanité de reculer que pour finalement mieux sauter. Et même si on peut avancer que le film s'en fout, il a au moins le mérite de le dire explicitement : Sherlock Holmes ne saurait empêcher l'avènement de la Première Guerre Mondiale, il permettra simplement à d'autres que Moriarty de s'en faire de l'argent. Alors puisque tout est joué d'avance, ne reste plus qu'à jouir en silence du mouvement grisant de ses ombres sans cause. Ces héros sont tristes mais ce sont les nôtres. Et ils sont l'ultime symbole de cette constatation déjà propre à 2012 : il n'est plus possible de sauver le monde.


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