Dimanche 21 Décembre 2014

Samedi, 05 Mai 2012 16:49

Avengers - Joss Whedon

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Le dessert. Enfin ! Après une salve de films de qualité pour le moins inégale, voici que se dresse devant nous la pièce montée mastodonte promis par les studios Marvel depuis quelques années : Avengers, ou le film-ultime de super-héros. Ultime puisque à la table du film seront invités pas moins de six représentants de l'übermensch contemporain, pour un barnum débridé déjà promis d'une suite. Plus qu'un crossover, Avengers est un véritable colloque full team réunissant la crème de la crème de tout ce que la boîte de com' Marvel a pu créer de refoulés majuscules de l'Oncle Sam : un playboy milliardaire tout d'acier vêtu, un scientifique mal dans sa peau (tendance géant vert et rayons gamma la peau), un doux patriote 100% ringard, un bucheron scandinave mi-dieu mi-Obélix, une ancienne mercenaire en pleine contrition, et un Action Man option flèches explosives. On plaisante un peu, bien évidemment. Sauf que Loki, frère de Thor, lui, ne plaisante pas. Il a décidé de foutre d'autor toute l'humanité à genoux (raison invoquée : ce serait dans la nature des hommes d'être des larbins ; en réalité : une rivalité fraternelle très mal digérée, vaguement mise en scène par Kenneth Brannagh entre deux représentations de Shakespeare) et fomente, pour se faire, une invasion extraterrestre par portes des étoiles interposées. Le festin peut débuter.


Les ingrédient présentés (compter quarante cinq minutes de préparation, au moins), reste à détailler la recette. Au four et au moulin : Joss Whedon. Relatif débutant à Hollywood (un seul long métrage au compteur) et se partageant pourtant la double casquette de réalisateur et de scénariste, il est entre autres le créateur de Buffy contre les vampires. Choix des plus adéquats donc, la série culte diffusée jadis sur M6 cultivant un goût pour le fourre-tout narratif dans lequel Avengers viendra à loisir s'inspirer pour alléger son menu, qui n'a vraiment rien de subtil : autour d'un arc narratif totalement con mais idéalement tendu (un cube cosmique, un méchant d'opérette, une invasion extraterrestre, une menace de fin du monde, des Avengers, rideau), il s'agira de créer l'émulation parfaite entre les différents égos des neo-Spartiates de l'écurie Marvel. Sûr de ses chevaux, Whedon prend le parti de parier la même mise sur chacun d'entre eux, avec plus ou moins de réussite à l'arrivé (le podium : Iron Man, Hulk et Captain America ; les retardataires : Thor, la Veuve Noire et Hawk Eye). Hormis le personnage de Bruce Banner (Mark Ruffallo, parfait, as usual) dont la transformation en Hulk – un bulldozer incontrôlable logiquement problématique – sera l'un des enjeux du film, tous les autres Avengers verront leur histoire personnelle réduite à l'état de gimmick, et il incombera avant tout pour la mise en scène de Whedon d'en dégager les fonctionnalités élémentaires, c'est-à-dire de monter en un bouquet équilibré style de vannes et aptitudes divers à la baston (et sur ce point, il y en a pour tous les goûts : bourrin, agile, précis, etc., avec possibilité infinie de combinaison). Astucieusement structuré en deux parties, le récit invite d'abord l'ensemble de ses divas à jouer en canon, lors d'une séquence aérienne d'engueulade domestique d'une réjouissante ivresse cacophonique. Survient alors, face à l'imminence de la menace, la nécessité d'accorder les violons de chacun, dans une poussée finale d'héroïsme qui ne sera pas de trop pour sauver un ciel new-yorkais envahi de bouts de gras extraterrestres. À l'intérieur de cet orchestre, il va sans dire que le film laissera la possibilité à Starck (Robert Downey Jr., en roue libre) et son ironie passe partout de  jouer un peu plus fort que les autres, caractéristique d'un personnage doté de beaucoup de qualités mais pas de celle d'être discret, et dont la fonction ici se résume à articuler avec souplesse les pièces hétérogènes fournies par l'univers Marvel. Sur ce point, difficile de le nier, Avengers est un modèle d'écriture. 

 

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Car si Whedon, c'est certain, n'a pas la plus grande force de frappe d'Hollywood, il a pour lui une plume dont la légèreté absolue est tout ce dont avait besoin pour décoller ce super-patchwork marketing : un sens du détail bien senti, un travail de déploiement des enjeux efficace et un art de la transition sèche, avec embardées joyeuses et dialogues inspirés. Mêlant décontraction narrative et classicisme du récit, le film est ainsi remarquable d'enchaînement et de fluidité. Loin de l'esprit de sérieux alourdissant la version « crise-de-civilisation-et-balai-dans-le-cul » de la trilogie de Batman de Nolan, Whedon privilégie une tonalité générale ostensiblement ludique, à cheval entre premier et second degré, trouvant dans cet interstice un point d'équilibre dont il ne s'éloignera jamais – ni trop débile (les Transformers, Les 4 Fantastiques) ni trop grave (The Dark Knight, la série des X-men). Feu d'artifices de punchlines et de private jokes, multipliant les tapes dans le dos et les sourires en coin, le film semble vouloir rester consommable par le maximum, tentant comme il peut de contenter les fanboys (toujours gourmands en anecdotes) en même temps que les spectateurs lambda (souvent allergiques au foutoir mythologique des super-héros), tout en préparant sur près d'une heure trente les conditions nécessaires à la bacchanale de métal hurlant attendue par tous.

 

C'est qu'il s'agit, la troupe de choc constituée, de lui ériger un cadre d'action à sa démesure. Whedon, et c'est là la vrai bonne surprise, se révèle un destructeur de masse hors pair, calibrant un joyeux bordel urbain à rendre jaloux les aficionadaos de Michael Bay. Si l'on ne doutait pas qu'il sache utiliser sa rigueur d'écriture pour nettoyer les mascottes Marvel (qui commençaient sérieusement à sentir le rance), il était difficile de prévoir que le réalisateur de Serenity puisse mettre à profit à ce point ses qualités de metteur en scène pour tout balayer sur son passage, utilisant sa gamme de jouets avec la fraîcheur d'un gamin et la précision d'un géomètre. Concentrant toutes ses forces dans l'action, d'une virtuosité proprement ébouriffante, la dernière heure développe avec entrain une séquence de pugilat totalement bourrinne mais – et pour la première fois dans la franchise Marvel – parfaitement lisible. Dans l'ensemble donc, Whedon fait le boulot, remplissant avec une facilité limite insolente les termes du contrat. Fougueux mais toujours appliqué, taquin sans être insolent, artisan modèle en somme, il se révèle par contre incapable de donner un peu de hauteur au projet, ne s'emmerdant pas à inscrire le film dans une quelconque problématisation politique.

 

Qu'importe la crise économique : Starck à l'environnement, Obama à la Maison Blanche et Ben Laden au fond de l'océan, c'est d'une Amérique au top de sa forme symbolique qu'Avengers se fait l'écho. Que reprocher alors au parti-pris de Whedon sinon que, de cette bulle éthérée de laquelle le film semble avoir été fait, il semble rester sourd à la valeur-ajoutée de tout bon film de super-héros : être sensible au pouls d'un monde à jamais menacé par sa propre extinction ? Sans temps mort, purement exécutif, ramassé sur son cahier des charges, le récit manque finalement terriblement d'ouverture, omettant d'inviter à la table de ces élites de l'héroïsme quelques affects terrestres (symptomatiquement, Paltrow qui ne répond pas à l'appel d'adieu de Starck) et oubliant une des règles de base de tout grand rescue movie : le déroulé du sauvetage, aussi époustouflant puisse-t-il être, compte sans doute moins que la nécessaire prise de conscience de ce qu'il reste à sauver. C'est d'ailleurs toujours le charme et la limite de ces divertissements d'exception que de trop lorgner du côté d'Armageddon et pas assez de celui des 7 samourais. Mais peut-être ici faudrait-il lui en être gré, tant l'univers d'Avengers pue le vulgaire parc d'attraction pour produits dérivés, suite de décors de jeux vidéo aux environnements entièrement destructibles que la mégalomanie de Starck, Walt Disney schizophrène se rêvant empereur du monde, se complaît à construire, réparer et dézinguer pendant la totalité du film dans la même aspiration libérale.  Il faut voir comment le film jubile de recartographier l'île de Manhattan comme un basique champ de bataille utilitaire, transformant ce terreau à souvenirs en immense terrain de jeu dans lequel il ne semble plus possible d'y faire grand chose aujourd'hui sinon convier le 11 septembre à venir s'y faire botter le derrière, ad nauseum.

 

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À propos du Sherlock Holmes de Guy Ritchie, on avait souligné une certaine tendance du héros hollywoodien contemporain assez symptomatique : plus que jamais capable de tout exécuter, naviguant dans le récit en quasi-pilote automatique, celui-ci se caractérisait néanmoins par une certaine schizophrénie au niveau de son logiciel, souvent à deux doigt de bugger, c'est-à-dire de pousser à l'absurde son efficacité programmatique. Dans Avengers, Whedon tend à faire mentir cette observation. Affublé d'une banane d'enfer en toute occasion, le film redonne son évidence et ces lettres de noblesse au symbole du super héros, tout en étant parfaitement conscient de l'anachronisme de la chose : vanité d'une nostalgie dans laquelle le film se drape tout en revendiquant une ironie aussi rafraîchissante qu'opportuniste (c'est tout le sens de ces cartes vintages méticuleusement collectionnées par l'idéaliste agent du SHIELD Phil Coulson, que son patron Nick Fury se permet d'artificiellement ensanglanter dans le but de faire coaguler sa troupe de choc). En prévision de l'été plombant que Nolan va nous offrir avec sa conclusion de Batman, on peut dire qu'Avengers vient donc à point nommé équilibrer la balance. Seulement pas certain qu'il faille se fier à sa météo.

 

En comparaison du Joker de The Dark Knight, on éprouve par exemple bien des difficultés à trouver un soupçon d'intérêt au personnage du bad guy, pourtant élémentaire (« Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film »). Non pas que l'axiome hitchcockien soit infaillible, et on a évidemment rien contre le vilain petit canard d'Asgard, ses problèmes familiaux shakespeariens et ses tenues de dragqueen nordiques, seulement on ne peut féliciter Whedon de ne lui avoir adjoint aucune utilité sinon celle de justifier son conglomérat de névrosés en collant et de leur servir de sac de frappe  (« Piètre dieu » ne peut qu'avouer Hulk entre deux mandales). Mais c'est tout le symbole d'un projet qui, trop attaché à parfaitement faire s'emboîter les pièces de son puzzle, ne propose en définitive rien de plus qu'un affrontement binaire entre héros disparates et ennemis venus d'ailleurs, pour un tableau final relativement inconséquent et sans grâce. On a beau sortir du film gavé et un peu somnolent, on conserve malgré tout ce qu'il faut de conscience pour ne pas se tromper sur la crétinerie de l'ensemble. Alors certes, bien repu, on ne voit pas vraiment de raison de se plaindre, mais on n'a pas franchement envie d'en redemander. À comprendre : on n'attend pas forcément la suite.

 

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