Mais commençons par le début. Sur le papier, De rouille et d'os fait tout simplement flipper : une histoire en plomb (la relation saugrenue entre Ali, un bovin mauvais père amateur de combats clandestins, et Stéphanie, une dresseuse d'orque professionnelle amputée des jambes après un malheureux accident du travail), deux acteurs ayant déjà réservé leur billet pour la nuit des Césars 2013 (mention spéciale pour le prometteur mais finalement déjà reconnu Matthias Schoenaerts), et une mise en scène qui, de prime abord, ne paraît pas encore disposée à se libérer de sa préciosité légèrement pompeuse. Pourtant dans sa première partie, le film est majoritairement réussi. Cette rencontre entre ces deux êtres dépareillés, Audiard l'exécute en effet avec une évidence et une rapidité qui permettent au récit d'éviter de trop s'attarder sur ce dangereux rail misérabiliste qui se profilait à l'horizon. La réussite en revient principalement au personnage masculin qui, de par sa simplicité de décision, dégage très vite le personnage de Cotillard de la torpeur dans laquelle son handicap l'a subitement plongée. Ali ne dit pas grand chose et, quand il l'ouvre, c'est rarement pour donner de la hauteur au débat. Mais il a de la simplicité dans les actes, et il saura de manière adéquate en faire profiter une nouvelle connaissance qui en a évidemment bien besoin. Étonnamment, c'est donc sans heurt et sans larme que Stéphanie renouera peu à peu contact avec le monde. D'ailleurs – et faut-il là encore s'en étonner ? – les meilleurs scènes du film sont de loin les plus simples, c'est-à-dire celles où leurs enjeux sont abordés sans louvoyer : Ali retrouve Stéphanie chez elle plongée dans le noir, il lui ouvre les fenêtres ; elle refuse de se baigner, il la convainc par l'action ; elle questionne à voix haute son rapport aux plaisirs de la chair malgré le handicap, il lui propose ses services. Sur ce point donc, le film fait plutôt bon usage de cette réunion des contraires, accordant avec sobriété et légèreté son couple pour qu'il agisse plutôt qu'il ne discute, qu'il avance plutôt qu'il ne piétine.

Bien qu'articulant le rapport de force entre ses deux personnages avec une belle évidence, le naturalisme mi-cru, mi-soyeux d'Audiard se révèle toujours plus généreux en esbroufe qu'en émotion. D'autant qu'en parallèle de cette étrange histoire d'amour qui ne dit pas son nom, De rouille et d'os fait courir un autre fil narratif beaucoup moins inspiré. Il s'agit en fait pour le réalisateur de Sur mes lèvres de raconter encore et toujours la même histoire : du fond du trou jusqu'à la grâce, c'est l'invariable odyssée d'un homme condamné à badigeonner dans la sueur, le sang et la merde pour prétendre à devenir un héros. Fracasser pour mieux tailler, c'est un peu le modus operandi d'Audiard. Ses personnages sont des blocs, et l'ensemble du film consiste alors à leur taper dessus jusqu'à ce que jaillisse de ces masses brutes cette forme pure à laquelle leur destin les promet. C'est principalement au sein de ce dispositif que l'emphase fait son nid. Car lorsqu'il fait cheminer ces personnages dans une voie lactée de douleurs gueulardes (le réveil de Cotillard...), lorsqu'il commence à donner à sa mise en scène ces airs de colombe agonisante, Audiard retombe directement dans ses travers les plus insupportables : des petits clips sentimentaux de luxe en lieu et place de véritables scènes. Dans son désir d'atteindre le coeur par la surface, de prendre le pouls des choses directement dans l'os, le film se permet des séquences très limites (celle du gamin dans la niche par exemple, tout simplement dégueulasse) et n'arrive pas tellement à se démêler de la filasse sentimentale qu'il s'est tricoté. Dans sa dernière partie, on ne peut d'ailleurs que déplorer qu'il aille s'y asphyxier aussi naïvement.
Car pour forcer ces portes de la grâce à laquelle il veut accéder coûte que coûte, le film s'offre un décentrage assez artificiel d'une côte d'azur gris suicide vers les forêts enneigées de l'est de la France, lieu semble-t-il plus adéquat pour ériger au récit une nouvelle tragédie dont il n'avait pas forcément besoin - à la faveur d'une scène lourdement symbolique où le père brise de ses points rageurs la glace le séparant de son fils. C'est l'aspect un peu trop entonnoir du cinéma d'Audiard : faire semblant de jouer la carte d'une certaine prolixité (toujours ces seconds rôles à l'épaisseur romanesque conséquente), d'un goût certain pour les ramifications (le récit multiplie les pistes narratives), tout en refusant le vagabondage narratif. Le regard déjà rivé sur sa grande purgation finale (un sauvetage héroïque suivit d'un happy end publicitaire), le récit oublie d'ailleurs très vite d'où il vient et ce qu'il a semé en chemin. Ainsi la misère sociale (le personnage de la soeur qui accueille Ali et son fils, petite prolétaire qui a tout pour se plaindre mais ne se plaint jamais) et les fonds de tiroir sociétal (le personnage de Bouli Lanners, petite charogne espionnant pour le patronat qui lancera Ali dans le bain du combat clandestin) que charrient sans grandes idées De rouille et d'os, finissent par se réduire à de simples valeurs ajoutées vulgairement parachutées et qui se révèlent justement gênantes parce qu'elles ne semblent servir qu'à greffer à l'épiphanie somme toute très banale de son héros une adéquate callosité prolétaire, un mood de crise économique et morale du point de vue des « petites gens ».

On le sait, le formalisme d'Audiard est affaire de matières brutes et de décorum miteux, surfaces rudes et saillantes qu'emmitouflent une mise en scène attirée par des effets de poésie pas forcément de très bon goût. Mais s'il a le regard attentif et perçant sur cet environnement, il manque ici d'une vraie hauteur de vue. De sa mise en scène, on loue constamment sa façon sidérante d'investir l'espace et d'y chorégraphier les corps, sauf que derrière cette obsession d'impressionner se distingue nettement un certain aveu d'impuissance. Évangéliste du rien à force de tout sacraliser, cette mise en scène tend à faire de son sujet un humus de plus sur lequel faire germer des fondamentaux toujours aussi douteux : fascination toute en rugosité pour la virilité masculine, complaisance pour le moins suspecte envers les vies fracturées qui se fracassent les unes contre les autres, utilisation purement décorative de la misère ambiante, résistance aux coups comme unique philosophie d'existence, endurcissement obligatoire au statut de martyre, on en passe. Dès son premier film et son titre évocateur (Regarde les hommes tomber), Audiard désignait d'ailleurs un credo qu'il peine aujourd'hui à renouveler en profondeur (hier une sourde et un ex-taulard dans Sur mes lèvres, demain un orphelin aveugle et un pédophile manchot ?). De rouille et d'os, en cela, ressemble parfois à une version arty-chic pour festival du nauséabond Intouchables, où seule changerait la dialectique de fond, la solidarité masculine beauf laissant place ici à un magnétisme idéalisé de la chair meurtrie – dont par ailleurs le film ne tire pas grand chose au niveau plastique (le réalisateur cite Tod Browning mais on a du mal à voir en quoi).
Il faut avouer que d'Un prophète à De rouille et d'os, le cinéma d'Audiard a gagné en impact ce qu'il a perdu en précision, le second ne jouissant pas des qualités d'écriture du premier. Cela s'explique peut-être par la tentative un peu forcée d'embrasser au maximum le flot narratif tiré du recueil de nouvelles de Craig Davidson. Dans son aspiration à la grandeur, le film densifie et alourdit artificiellement son récit pour éviter d'avoir à se concentrer sur un seul sujet, et, bien que formellement maîtrisé de bout en bout, le tout s'enchaîne assez maladroitement, passe d'une scène à l'autre de manière très aléatoire, pour au final faire converger ses enjeux à la truelle. Les idées sont partout mais ne s'épanouissent jamais pleinement, et le film à tendance à empiler les intentions sans en faire aboutir aucune, sinon au forceps. Reste en l'état un mélo qui affiche ses ambitions grotesques sans sourciller et qui s'y tient. Et même si la superposition de ces trajectoires inversées (un corps fébrile et estropié qui remonte à la surface, une masse de muscle qui s'esquinte) sent un peu le coup de force scénaristique, que la mise en scène a du mal à faire dialoguer cette réciprocité paradoxale, certaines fulgurances continuent d'attiser une vraie curiosité de spectateur dans un système qui, pourtant, ne dévie pas d'un iota du formalisme de cathédrale dont il a fait son principe architectural. Malgré toutes les réserves exprimées ici et ailleurs, il s'observe ainsi, au détour de quelques situations désarmantes de naturel (les scènes réunissant Schoenaerts et Cotillard, presque toutes réussies) ou bien le temps d'un tête à tête entre un orque bourreau et sa victime (d'une beauté frontale et suggestive assez magnifique), des plages d'harmonie qui, au sein d'un amalgame de notes pourtant bien fausses, méritent qu'on ne balaie pas le cas Audiard d'un condescendant revers de main. Dans l'attente bien évidemment que celui-ci trouve un jour la matière idéale sur laquelle faire s'effriter des personnages dont, symptomatiquement, l'endurance et l'entêtement ont toujours été les vertus.










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