Le film s'ouvre sur un plan qui retranscrit la démarche de Depardon, photographe, et parvient à créer chez le spectateur la même patience qui dirige l'attente avant de déclencher l'appareil : faire en sorte qu'aucun mouvement, piéton ou voiture, ne traverse le cadre afin de respecter le temps de pose ritualisé : une seconde minimum. Après cette immersion au cœur du dispositif de prise de vue, une voix-off, celle de Claudine Nougaret nous dit comment, un jour, Raymond Depardon, sans la prévenir a décidé de partir sur les routes de France pour photographier la France des sous préfectures car, nous dit-il : « j'ai passé ma vie à écouter les autres, maintenant j'ai besoin de silence ». Et ce qui nous frappe alors c'est que la voix de Claudine Nougaret est, dans le phrasé et les respirations, la version féminine de celle de Depardon. Cette voix calme et discrète que l'on a éprouvée depuis le générique de Faits Divers et surtout récemment depuis les « Profils paysans », et qui paraît aller chercher chaque mot tout au fond du corps, ce qui ne manque pas de dramatiser les moindres faits, de les dire simplement et en captant l'attention précieuse du spectateur. Si la voix est la même, il ne faut pas s'attendre à une telle analogie en terme de mise en scène. Il ne s'agit pas du « dernier Depardon ». On observe d'une part le recours au découpage et surtout l'usage d'un certain nombre d'archives. C'est l'argument du film, pendant que Depardon est sur les routes de France, Nougaret dépoussière le grenier du cinéaste pour retrouver des rushs inédits. Parmi les nombreuses images saisissantes nous avons retenu une scène incroyable tournée en 1968 dans la moiteur du conflit au Biafra (obscur conflit d'intérêt sur fond d'essais nucléaires qui oppose le Nigéria et la France de De Gaulle). La parole est donnée à des mercenaires européens qui expliquent très froidement comment ils vont d'abord perdre beaucoup d'hommes avant de renverser l'ennemi, pas du tout inquiet de remporter trop vite un conflit qui, une fois réglé, les met de fait au chômage, mais après tout « il y a toujours la guerre, partout», concluent-ils en avalant une bouchée de pain. Valent aussi d'être vus, un extrait de la version que Valérie Giscard d'Estaing a tenté d'imposer à Depardon pour son film sur la campagne du futur président : 1974, Une partie de campagne ou encore les images tournées à la sauvette par Claudine Nougaret sur le tournage du Rayon vert d'Eric Rohmer dont elle est chef opératrice son et, à ce titre, la première femme à occuper ce poste dans l'histoire du cinéma français.
Le film alterne donc d'une part, le parcours de Depardon photographiant les tabacs et boulangeries des villages et petites villes de France et de l'autre, une série d'archives qui progresse dans le Xx ème siècle selon le parcours du cinéaste, de ces premiers reportages dans les années 1960 à ses touts derniers films. Ces images, marquées par le charme du grain de la pellicule apparaissent comme le contrepoint du monde, de l'histoire du Xxème siècle, qui servent ici à mieux raconter la France, en tant qu'un contre/champ finalement méconnu, un territoire à explorer : non sans humour, alors qu'il met les pieds pour la première fois dans un département de l'Est de la France, Depardon nous le dit presque face caméra, il connaît mieux Djibouti que cette partie de la France. Son discours ces dernières années semble nous dire que son expérience de reportage photographique et cinématographique à travers le monde n'aurait servi qu'à rendre légitime son approche récente de la France, son retour à la province, à ses origines paysannes.

Si tous ces rushs nous font dire que Depardon est un œil du Xxème siècle, ils nous avouent également que leur auteur, fatigué, laisse le XXIème à d'autres. Mais s'il a délivré toutes les clés de son travail, de son dispositif, de son cheminement, il esquive la question de sa succession. Comment pourrions-nous être des Raymond Depardon du XXIème siècle ? Cela paraît bien compliqué, voire impossible. La forme du reportage est maintenant spectacularisée par les chaînes d'informations continues et la caméra est un outil tour à tour maîtrisé et manipulé par toutes sortes de forces et autres organisations, qu'elles soient terroristes ou révolutionnaires. Qui accepterait aujourd'hui un cameraman qui filme tout ce que Depardon a pu filmer ? Quel candidat risquerait aujourd'hui de se laisser filmer toute une campagne présidentielle ? Quels preneurs d'otages accepteraient ce que les rebelles tchadiens ont accordé à Depardon pour l'interview de Françoise Claustre , retenue en otage pendant mille jours entre 1974 et 1977 ?
Finalement, la grande force de Depardon et Nougaret aura été de rendre ultra limpide leur dispositif et de n'avoir jamais rien caché de leur travail. Journal de France en est la plus claire démonstration à l'heure actuelle. Et le tour de force du film restera d'avoir réussi à raconter une rencontre tout à fait décisive dans le paysage du cinéma français, celle d'une jeune ingénieure du son qui cherche du travail au milieu des années 1980 et d'un photographe en pleine maturité qui cherche encore la meilleure façon de faire des films. Il y a alors une forme d'intimité qui se dévoile. Deux rencontres en une puisqu'il est naturellement impossible au spectateur de séparer le caractère intime de cette rencontre et sa dimension professionnelle. La puissance du cinéma fait le reste et nous raconte tout de leur complicité en deux plans magiques. Le premier est un gros plan de Claudine Nougaret, gênée par l'insistance de la caméra d'un Depardon qui, c'est la voix-off de Nougaret qui nous le dit, trouve tous les prétextes du monde pour la filmer : essai de lumière, nouvelle caméra etc. Le second met en scène Claudine Nougaret qui cherche les clés d'une voiture dans laquelle elle et Depardon doivent monter. Une fois à l'intérieur, elle ouvre la porte du passager et invite Depardon, filmeur, à y entrer. Il hésite quelques secondes et ne bouge pas. Il suspend alors le temps et soumet le regard de Nougaret à son refus. Depuis le point de vue dominant du cinéaste encore debout, le spectateur peut mesurer toute la séduction qui opère, une forme de tension presque sexuelle qui les lie à cet instant.
Difficile de mesurer la valeur testamentaire de Journal de France. Toujours est-il qu'avant de se refermer sur un fondu au blanc et une route qui s'achève sur une plage, le film se termine sur une séquence étonnante : on y voit des piétons du monde entier fouler les trottoirs de Paris, New York, une métropole asiatique, etc. L'esthétique publicitaire qui se dégage d'un enchaînement de plans presque insignifiant, accolé à une musique tout droit sortie d'une pub EDF a de quoi dérouter. Si ce sont les membres des secondes équipes techniques, plus nombreux qu'on l'eut cru au générique de fin, qui a tourné ces plans, force est de constater qu'ils n'ont pas encore trouvé la clé pour filmer le XXI ème siècle.










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